|
Copie
de l'article des Cahiers antispécistes : Réflexions
sur les réactions suscitées par « Heavy Petting
» de Singer
En mars 2001 paraît sur le site du magazine Nerve l'article
de Peter Singer intitulé « Heavy Petting » (http://www.nerve.com/)
dont nous publions la traduction pages 13 à 17 de ce numéro
des Cahiers antispécistes. Les réactions de lecteurs1
exprimées sur le site de Nerve sont impressionnantes à
la fois par leur nombre et par leur contenu. Parmi ces réactions
figurent des éléments auxquels on peut s'attendre
: des félicitations adressées à l'auteur, des
critiques argumentées, des réflexions d'ordres divers
sur la zoophilie (aspects sanitaires, juridiques, références
bibliographiques, témoignages...). Mais on trouve aussi,
dans une proportion étonnante, des attaques personnelles
envers Singer qui frappent tant par leur violence que par leur décalage
par rapport au texte qui les a inspirées.
La curée
Voici un échantillon des imprécations et injures
adressées à Singer :
Je pense que vous êtes un sodomite qui aime propager le
mal et la dépravation morale.
Comme M. Singer se désigne lui-même comme un grand
singe, il se disqualifie pour porter tout commentaire valide sur
ce qui est « normal » ou « naturel » ou
sur « le statut et la dignité des êtres humains
».
C'est l'article le plus dégoûtant que j'aie jamais
lu...
Conclusion : ne laissez pas M. Singer promener votre chien.
... votre article est tout simplement dégoûtant.
[...] et vous voulez décider pour nous en matière
de bioéthique ? Allez-vous en !
Parents, lisez les écrits fous de Peter Singer et prenez
la résolution de ne jamais, jamais, jamais, envoyer vos enfants
à Princeton.
J'espère sincèrement que vous serez l'une de ces
poules dont vous parlez dans votre prochaine vie.
Vous êtes un putain de baiseur malade. Procurez-vous un
âne et soyez heureux.
Singer n'est pas un intellectuel, c'est un malade, et il est complètement
immoral.
Cet article est sûrement fondé sur l'expérience
d'une vie dérangée et dépourvue de contact
sexuel humain normal. Le seul aspect réconfortant de cet
article est la certitude qu'une personne qui est malade de cette
manière est incapable de se reproduire. Continuez à
baiser avec les poules et laissez le génome humain un peu
moins pollué.
Cet article montre hélas à l'évidence qu'il
n'est pas plus intelligent que le chien commun dont il parle.
Rendez-nous service : mourrez !
Un certain nombre des commentaires insultants ou horrifiés
s'appuient sur des références à la Bible ou
émanent de personnes outrées du fait que Singer considère
les humains comme des bêtes. Mais parmi leurs auteurs figurent
également de nombreux militants animalistes. Visiblement,
ceux-là aussi veulent sa tête. Il interviennent sur
le thème « celui-là n'est pas des nôtres,
sachez bien que nous n'avons rien à voir avec lui »
:
Honte à toi Peter Singer. Ceux d'entre nous qui se soucient
réellement des animaux ne les exploitent pas pour avoir leur
nom sous les projecteurs.
Il est difficile de croire que Singer ait été qualifié
de « leader moral » dans le mouvement de défense
animale. [...] Quiconque continue à voir Singer comme un
leader moral après avoir lu cette merde a besoin de se réveiller.
Ces réactions ne sont pas celles de militants isolés
et peu représentatifs. On la retrouve au niveau institutionnel,
à travers les prises de position publiques de diverses associations
animalistes américaines (ASAIRS2, Friends of Animals, NEAVS3,...).
Tandis que les uns dénoncent et que les autres laissent
faire en silence, seule la Présidente de PETA4, Ingrid Newkirk,
intervient sobrement à contre-courant en déclarant
:
Peter Singer est un intellectuel, par conséquent il ne
raisonne pas en noir et blanc. Il regarde les zones grises entre
les deux.
Elle souligne qu'aussi bien Singer qu'elle-même condamnent
absolument et sans la moindre équivoque toute recherche de
plaisir sexuel avec les animaux impliquant la violence, la contrainte
ou la peur. On aurait pu s'attendre à ce que cette mise au
point émanant de la responsable d'une des plus grandes organisations
animalistes mondiales calme le jeu. En fait, la chasse aux sorcières
continue de plus belle, à ceci près que Newkirk en
devient la cible au même titre que Singer. On l'accuse (elle
ou PETA dans son ensemble) d'avoir trahi la cause animale, parfois
en des termes qui frisent l'appel au meurtre :
Franchement, je pense que des gens devraient se présenter
chez lui [Singer] et lui enfoncer de force dans le *** quelque chose
cinq fois plus large que ce qu'il peut y rentrer et voir s'il aime
ça. [...] La présidente de PETA semble être
d'avis qu'on ne peut pas manger un animal mais qu'on peut avoir
des relations sexuelles avec lui. [...] CREVEZ !
Le fait est que la campagne anti-Singer a été encouragée
dès le départ par deux ténors des droits des
animaux : Tom Regan et Gary Francione.
Le 3 avril 2001, Regan publie un article dont le titre est clair
: « Défendre les droits des animaux contre un des ses
défenseurs ». Le début du texte
reprend une thèse qui lui est chère : la distinction
entre deux sortes de défenseurs des animaux, les «
abolitionnistes » et les « welfarists ». Sur le
plan philosophique, les premiers seraient ceux qui, comme lui-même,
raisonnent en termes de droits et combattent radicalement l'exploitation
animale. Les seconds seraient les tenants de l'utilitarisme, philosophie
qui par sa nature même conduirait à se contenter de
propositions réformistes d'amélioration de la condition
animale5. Regan accuse Singer de défendre une position immorale
à propos de la zoophilie, dont l'origine résiderait
dans le biais utilitariste qui consiste à considérer
que la fin justifie les moyens. Son article se termine par un appel
sans équivoque à amplifier la campagne de condamnations
contre lui :
La fin de la satisfaction mutuelle ne justifie jamais le moyen
de la contrainte sexuelle. La condamnation publique de l'opinion
de Singer sur la sexualité avec des animaux, allant de «
Dr. Laura » à la New Republic, aux groupes de chat
sur les droits des animaux et aux pages de courrier des lecteurs
des journaux se fait déjà entendre. Tout indique que
le chur de condamnations va continuer, et il le doit. [...]
La foi dans les droits des animaux peut être contestée
de beaucoup de manières, mais ne laissons personne dire qu'elle
est sûrement mauvaise parce qu'elle approuve la sexualité
avec les animaux. De façon manifeste et catégorique,
elle ne l'approuve pas.
Regan fait presque figure de modéré cependant quand
on compare ses propos à ceux tenus par Gary Francione. Dans
une lettre ouverte datée du 28 mars 2001, ce dernier demande
à Singer de démissionner de son poste de Président
du Great Ape Project International, arguant du fait que le soutien
qu'il apporte à la bestialité pourrait être
utilisé pour justifier l'abus sexuel des grands singes et
autres animaux par les humains.
Francione déclare être submergé de mails de
militants animalistes prêts à pendre Singer pour les
propos tenus dans « Heavy Petting » et le moins qu'on
puisse dire, c'est qu'il ne fait rien pour les calmer avec des déclarations
telles que celles-ci :
C'est une honte que le désir de Singer d'être sous
les projecteurs soit si intense qu'il est prêt à encourager
la sexualité avec les animaux - une position qui ne mérite
rien de moins qu'une condamnation franche et absolue.
Il a fondé sa carrière sur des prises de positions
scandaleuses comme celle-ci.
Plus tard, il écrit encore dans une lettre adressée
à ses collègues6 que « Heavy petting
est un essai inquiétant à divers égards, y
compris son franc sexisme et sa tentative d'érotiser la bestialité
». Dans la même lettre, il dresse un catalogue des méfaits
passés de Singer, parmi lesquels il mentionne son soutien
à la « trahison » de PETA à propos de
Mac Donald7 et ses prises de position en matière de bioéthique
qui ont eu pour conséquence de ternir le combat pour les
droits des animaux en l'associant à « ces idées
mêmes qui furent développées par certains universitaires
comme composantes des fondements théoriques du nazisme ».
Que dit Singer ?
Imaginons que, sans avoir lu le texte de Singer, nous ayons à
en deviner la teneur et le style d'après les réactions
évoquées ci-dessus. Que penserions-nous qu'il contient
?
Nous penserions qu'il s'agit d'une pièce de littérature
érotique ou pornographique destinée à promouvoir
la bestialité. Nous dirions que l'auteur a probablement une
large expérience en la matière et souhaite le faire
savoir et/ou qu'il a choisi de défendre une position choquante
pour le plaisir de faire parler de lui. Outre son côté
exhibitionniste, nous nous attendrions à ce que le texte
révèle d'autres traits de son caractère : il
est sadique (il vante la jouissance obtenue en abusant sexuellement
des animaux) et il est sexiste (peut-être est-il un de ces
voyeurs qui se délectent à humilier les femmes en
leur imposant des relations sexuelles avec des animaux ?).
Le Pervers Pépère qui courrait se procurer le texte
de Singer sur la foi des réactions de ses détracteurs
serait terriblement déçu. Ni érotisme torride,
ni pornographie vicieuse. Pas l'ombre d'une révélation
sur la vie sexuelle de l'auteur, pas le moindre indice de penchants
sexistes, zoophiles ou sadiques. En fait il s'agit d'un texte analytique,
où Singer développe une réflexion personnelle
à partir du commentaire d'un livre récent (Dearest
Pet de Midas Dekkers).
Le point de départ en est un double constat : les pratiques
et phantasmes zoophiles sont relativement développés
chez les humains et cependant la bestialité fait l'objet
d'une réprobation morale absolue. D'où la question
: pourquoi cet apparent paradoxe ? La réponse que propose
l'auteur est que les humains sont des animaux dont les pulsions
et organes sexuels ressemblent à ceux d'autres animaux, et
qui par conséquent peuvent trouver satisfaisants les contacts
sexuels avec eux. Mais ils sont des animaux qui refusent de se reconnaître
comme tels, d'où la puissance du tabou à l'encontre
de la zoophilie (« une [...] force puissante est à
l'uvre : notre désir de nous différencier des
animaux, sur le plan érotique comme en tout autre domaine
»). S'il y a matière à critique, c'est sur l'interprétation
des faits qu'elle doit porter.
Singer a-t-il eu tort de dire que les humains se livraient à
la bestialité parce qu'ils pouvaient en tirer du plaisir
? On voit mal pourquoi cette pratique existerait s'il en allait
autrement.
Singer s'est-il trompé en estimant que la condamnation de
la bestialité dans une société spéciste
est un symptôme de son caractère spéciste ?
L'explication alternative serait que la réprobation de la
zoophilie traduit l'extrême sollicitude de nos contemporains
envers les animaux. Elle ne paraît guère convaincante
dans un monde où il est permis les supplicier et de les tuer
en masse pour la viande, la recherche ou les loisirs.
Le cur de l'article porte sur un thème de sociologie
des murs, et non de philosophie éthique. Les quelques
passages où l'auteur exprime de surcroît une position
personnelle n'offrent guère matière à indignation
vertueuse. Le fait est que Singer ne porte aucun jugement du tout
sur la bestialité si l'on entend par là une prise
de position globale sur son caractère moral ou immoral. Il
la condamne quand elle porte préjudice aux animaux (c'est
« une raison valable pour laquelle certains des actes décrits
dans le livre de Dekkers sont indéniablement mauvais et devraient
rester des crimes »). Dans les autres cas, l'auteur n'indique
pas s'il la juge moralement acceptable ou non.
Mon intention en commentant le livre de Midas Dekkers était
de soulever la question de savoir pourquoi les relations sexuelles
entre humains et animaux qui ne sont pas imposées par la
force, et qui ne causent ni blessure ni angoisse à l'animal
sont encore universellement considérées comme inacceptables,
en dépit de l'effondrement des tabous portant sur les activités
sexuelles qui ne peuvent conduire à la procréation.
Mon but était d'amener les gens à réfléchir
à cette question, et non d'exprimer une position nette dans
un sens ou dans l'autre concernant les contacts sexuels entre humains
et animaux8.
Le seul jugement d'ordre général porté sur
la bestialité dans « Heavy Petting » s'inscrit
dans le prolongement du thème principal de l'article. Mais
c'est un jugement purement négatif, à savoir que l'atteinte
à la dignité humaine n'est pas une raison valable
de condamner la zoophilie. Il est contenu dans la dernière
phrase du texte : « Cela ne rend pas les rapports sexuels
entre membres d'espèces différentes normaux, ou naturels,
quoi que ces mots si abusivement employés puissent signifier,
mais cela implique que de tels rapports cessent de constituer une
offense envers notre statut et notre dignité d'êtres
humains. »
Les militants animalistes voulaient-ils entendre que les rapports
sexuels entre humains et animaux sont mauvais parce qu'ils portent
atteinte à la dignité humaine ? Non ? Alors comment
expliquer leur sainte colère ?
Une critique fondée ?
Les reproches adressés à Singer ont bien un lien
avec son texte. Ses détracteurs lui en ont mortellement voulu
d'une chose qu'il a effectivement écrite, et d'une autre
qu'il n'a pas écrite alors qu'ils estimaient capital de la
dire. Si la première était manifestement fausse et
la seconde indéniablement vraie, on pourrait estimer qu'à
la base de la vague d'hostilité suscitée par «
Heavy Petting » se trouvait une critique légitime et
clairement argumentée, qui ensuite a dégénéré
vers l'insulte.
Des contacts sexuels mutuellement satisfaisants ?
Singer évoque des abus sexuels sur animaux d'une extrême
violence (pénétration et décapitation des poules)
et d'autres où des hommes utilisent des non-humains comme
objets sexuels sans se soucier le moins du monde de savoir s'ils
leur causent un tort physique ou psychique9 (la zoophilie «
rurale » par exemple). Mais, sans se montrer affirmatif, il
mentionne aussi la possible existence de contacts sexuels mutuellement
satisfaisants :
Mais le contact sexuel avec les animaux n'implique pas toujours
la cruauté. Qui, dans une conversation en société,
ne s'est jamais vu interrompre par le chien de la maison venu s'agripper
à la jambe d'un visiteur et y frotter vigoureusement son
pénis ? L'hôte décourage habituellement ce genre
d'activités mais, en privé, tout le monde ne refuse
pas que son chien l'utilise de la sorte, et il se pourrait que des
activités mutuellement satisfaisantes se développent
parfois.
C'est probablement ce passage qui a déclenché le
délire accusatoire de promotion de la zoophilie. Il ne contient
pourtant aucune prescription. Il s'agit d'une hypothèse sur
les faits. La seule contestation légitime aurait été
de reprocher à Singer une erreur sur les faits (ce qui au
demeurant ne constitue pas une faute morale). S'agissant de surcroît
de l'évocation d'une simple éventualité, la
contestation n'est possible qu'en apportant la preuve que la proposition
« Il est certain qu'aucun contact sexuel entre un humain et
un non-humain n'est mutuellement satisfaisant » est vraie.
Je parierais volontiers qu'aucun des inquisiteurs ne détient
une telle preuve, et qu'ils savent parfaitement que dans certains
cas eux-mêmes auraient du mal à expliquer en quoi une
relation d'ordre sexuel avec un humain est cruelle ou nocive pour
les non-humains. Ces cas sont ceux où les animaux sont manifestement
demandeurs, ou ceux où ils participent à une activité
à connotation sexuelle de leur propre mouvement, sans que
l'initiative vienne de l'humain, et sans qu'ils y soient incités
par des cajoleries, par un ordre, ou par la contrainte.
Il est difficile de croire que les humains qui prêtent obligeamment
leur jambe à un chien, ou leur bras à un chat ou un
canard pour qu'ils s'y livrent avec enthousiasme à des frottements
leur procurant une excitation sexuelle ne leur occasionnent pas
un plaisir. Et si quelques-uns des humains qui acceptent d'être
utilisés de la sorte ne le font pas uniquement pour rendre
service, mais en éprouvent eux-mêmes une jouissance,
où est le crime ?
S'il est exact que certains chiens lèchent spontanément
la vulve d'une femme étendue jambes entrouvertes, ou les
organes génitaux d'un couple qui vient de faire l'amour,
et que la femme ou le couple trouvent agréable de se faire
lécher de la sorte, ne peut-on pas parler de relations mutuellement
satisfaisantes ?
L'hypothèse de Singer paraît pour le moins plausible.
L'argument du consentement
Singer a déclaré qu'il réprouvait la bestialité
lorsqu'elle était nocive pour les animaux. Il ne s'est pas
prononcé sur les autres cas. Il est clair que ce silence
lui a attiré les foudres de ses pourfendeurs. Ils lui reprochent
férocement de ne pas avoir écrit que la bestialité
était toujours moralement condamnable10.
Mais sur quelles bases aurait-il pu le faire ? Parce que les animaux
souffriraient toujours du contact sexuel avec les humains et n'en
tireraient jamais de satisfaction ? On l'a vu, Singer a émis
l'hypothèse inverse, et il est vraisemblable que des situations
où la relation avec les humains leur est agréable
existent. Pourquoi dans de tels cas, devrait-on néanmoins
affirmer que les humains impliqués commettent une faute morale
? Une réponse apparaît à des dizaines d'exemplaires
dans les réactions des lecteurs, une réponse très
brève et formulée par tous dans des termes quasiment
identiques : la bestialité est toujours condamnable parce
que les animaux ne peuvent pas donner de consentement éclairé
aux relations sexuelles avec les humains.
L'opposition à Singer des vedettes universitaires de la
philosophie des droits des animaux repose tout entière sur
cet argument. Ainsi, Regan écrit-il dans son article du 3
avril 2001 :
Les défenseurs des droits des animaux ne disent pas que
quand elles ont lieu en « privé », il n'y a rien
de mal à des « relations [sexuelles] mutuellement satisfaisantes
» impliquant des humains et des animaux. Au contraire nous
disons qu'il y a d'emblée quelque chose de mal dans le fait
de s'engager dans de telles activités. Un animal ne peut
pas donner son consentement éclairé. Un animal ne
peut pas dire « oui » ou « non ».
Dans la lettre précédemment mentionnée qui
commence par « chers collègues », Francione reprend
le même thème :
Si la sexualité inter-espèces devait être
moralement justifiée, alors il faudrait (au minimum) que
les animaux puissent donner un consentement éclairé
au contact sexuel. Bien que les animaux soient capables de pensée
abstraite [...] ils ne peuvent pas davantage donner un consentement
éclairé à un tel contact que ne le peuvent
les enfants ou les handicapés mentaux. Même si les
animaux peuvent désirer avoir un contact sexuel avec des
humains, cela ne signifie pas davantage qu'ils « consentent
» à ce contact que le fait qu'un enfant puisse avoir
des désirs sexuels (ou même initier le contact sexuel)
ne signifie qu'il consente à une relation sexuelle. De plus,
Peter Singer ignore complètement que la bestialité
est un phénomène qui survient largement dans le cadre
non naturel de la domestication ; un animal domestique ne peut pas
davantage consentir aux rapports sexuels que ne le pourrait un esclave
humain. Par conséquent, puisque la condition cruciale- le
consentement éclairé- ne peut pas être remplie,
le contact sexuel avec un animal ne peut pas être moralement
justifié. Discuter de savoir si ce contact constitue ou non
un acte de « cruauté » c'est être vraiment
à côté de la question.
Le parallèle avec le thème émotionnellement
chargé de la pédophilie rend cet argument à
première vue attirant. Et pourtant il est à la fois
spécieux et préjudiciable à la cause animale.
Les animaux ont une vie mentale, une volonté, des désirs,
des préférences. Il expriment cette volonté
par leurs actions ou leurs attitudes et dans de nombreux cas, moyennant
un effort d'information et d'observation, on parvient à interpréter
correctement les préférences qu'ils manifestent.
Par ailleurs, les animaux sont dans leur immense majorité
aujourd'hui sous la dépendance des humains. Cela vaut aussi
pour les animaux sauvages pour qui la disposition d'un territoire
et la possibilité de vivre à l'écart des humains
peut être remise en cause par les décisions humaines.
Le rapport de forces est inégal et il est peu probable que
cela vienne à changer.
Imaginons un instant que l'on prenne au sérieux la thèse
selon laquelle un individu en position objective d'infériorité
ne peut pas exprimer un consentement éclairé à
une relation avec un individu en position objective de supériorité.
Ou bien imaginons que l'on prenne au sérieux l'idée
qu'un tel consentement ne peut être formulé que verbalement
par un « oui » ou un « non » accompagné
d'une dissertation du sujet sur les raisons qui motivent son choix
(ce dont les jeunes enfants, les handicapés mentaux et les
animaux sont incapables). Cela voudrait dire que le chien qui se
présente frétillant la laisse entre les dents ne doit
pas être promené car sa position dépendante
d'animal domestique le rend inapte à exprimer un consentement
éclairé. Qu'il est criminel de nourrir les oiseaux
sauvages affamés en hiver car, bien qu'ils se précipitent
sur la graisse ou les graines, aucun d'eux ne déclare : «
oui, ayant bien pesé le pour et le contre, c'est en toute
connaissance de cause que j'accepte la relation de nourrissage entre
un humain et moi », et qu'au demeurant cette relation est
clairement asymétrique en termes de pouvoir des deux parties.
Qu'il est scandaleux de chercher à mettre fin à l'élevage
et l'abattage des animaux, car enfin le cri du cochon qu'on égorge
ne peut en aucun cas être interprété comme une
volonté informée d'avoir la vie sauve...
Les théoriciens des droits des animaux n'auraient jamais
songé à utiliser de façon aussi inepte l'argument
du consentement éclairé si l'adversaire à abattre
n'avait été un concurrent d'inspiration utilitariste,
et surtout s'il s'était agi d'un autre thème que celui
de la bestialité.
Résumons : il n'est pas certain que tout rapport sexuel
inter-espèce cause un tort physique ou psychique ; personne
n'a fait valoir de raison convaincante autre que la souffrance causée
pour condamner de tels rapports, et Singer n'a pas affirmé
qu'il jugeait les contacts sexuels entre humains et non- humains
acceptables du moment qu'ils étaient agréables et
sans conséquences négatives pour les deux parties.
Dans ces conditions, ils ne faut pas se laisser leurrer par les
bribes d'apparence de raisonnement présentes chez ceux qui
l'attaquent. L'origine des propos haineux tenus contre lui ne réside
pas dans une critique rationnelle de ce qu'il a réellement
écrit. Il faut chercher l'explication ailleurs.
Sexe, nature
et ligues de vertu
Supposons qu'un auteur connu pour ses positions antispécistes
ait commenté un ouvrage consacré à l'équitation
dans l'histoire humaine, et qu'il ait émis au passage l'hypothèse
que parfois les relations entre le cheval et le cavalier puissent
être mutuellement satisfaisantes. Il se serait assurément
trouvé des personnes pour dénoncer toute forme d'équitation
comme un rapport d'exploitation inacceptable. Il est peu probable
cependant que l'article aurait soulevé une émotion
considérable et déclenché une campagne visant
à bannir l'auteur du mouvement animaliste. Mais voilà,
il s'agissait de sexe. Singer a probablement surestimé le
rapport détendu qu'auraient nos contemporains à l'égard
de la sexualité en général et des relations
sexuelles non reproductives en particulier.
Comme toujours quand on aborde ce domaine, « l'effet ligue
de vertu » s'est fait sentir. C'est parmi les pourfendeurs
de la pornographie que se recrutent les meilleurs pornographes :
des obsédés sexuels qui ont appris que la sexualité
c'était sale, et dont les pulsions s'épanchent en
descriptions de scènes truffées de détails
scabreux, sous couvert de défense de la moraleet de dénonciation
horrifiée de laperversion des autres. En l'occurrence, deux
éléments sont symptomatiques de la torsion du débat
due à « l'effet ligue devertu » : d'une part
le fait que, de façon répétée, Singer
soit accusé de se livrer lui-même à la bestialité,
d'autre part le fait qu'un nombre élevé de commentaires
soient consacrés à la pornographie (les sites zoophiles)
dont il n'est pas question dans l'article. Une fois trouvé
le bouc émissaire, le dispositif est en place pour s'offrir
en toute impunité de bonnes grosses tartines d'obscénités
et d'agréables parlotes sur ses phantasmes de viol.
La crispation face à l'article de Singer vient aussi de
ce que le sexe est un thème de polarisation privilégié
du naturalisme11. La tolérance envers les rapports sexuels
non reproductifs a certes progressé concernant les humains,
mais en se greffant sur l'interprétation naturaliste/humaniste
du monde. Seuls les humains sont des êtres « de liberté
». Eux seuls accomplissent des actes créatifs, manifestation
de leur volonté individuelle. Les autres animaux font ce
pour quoi ils sont « programmés », et ils sont
programmés pour respecter l'ordre général de
la nature, chacun à sa place, chacun selon son espèce.
Le sexe « gratuit » est concevable chez les humains
; il ne l'est pas pour les autres animaux, dont la sexualité
est supposée purement fonctionnelle. Même pour les
humains, la tolérance à la dissociation entre sexualité
et reproduction reste très relative. Parmi les « graves
problèmes éthiques » qui accaparent les comités
d'éthique et envahissent les media, on constate une sur-représentation
extraordinaire des questions ayant trait à ces sujets. Par
exemple, toute atteinte au mode de reproduction « prévu
par » la nature soulève une émotion considérable.
La zoophilie heurte la conception naturaliste/humaniste du monde,
qui est l'une des figures du spécisme. Les militants animalistes
eux-mêmes sont loin de s'être défaits de cette
conception, et la façon dont certains argumentent contre
Singer en témoigne. On retrouve chez eux l'opposition entre
ordre humain et ordre naturel (dont relèvent les animaux),
à ceci près que leur sensibilité les pousse
à inverser le jugement de valeur porté sur les deux
ordres : l'ordre naturel est bon ; il faut le préserver de
la perversion humaine, source de tous les maux. Sur le fond, le
schéma reste le même. Les animaux, affirment-ils, pratiquent
uniquement le sexe utilitaire, c'est à dire celui qui contribue
à la préservation de l'espèce. Les rapports
inter-espèces n'étant pas féconds, il est inconcevable
qu'ils aient lieu à l'initiative d'un animal, ou alors ils
ne peuvent provenir que d'un animal dégénéré
par la fréquentation des humains. La malignité humaine
déteint sur l'animal domestique qui devient à son
tour incapable d'obéir aux normes édictées
par la nature.
Les activités sexuelles non reproductives, de même
que d'autres pratiques ne permettant pas la transmission du patrimoine
génétique12, existent chez les non-humains. Mais les
adversaires de Singer n'ont que faire d'enquêtes éthologiques.
Ils sont en colère parce qu'il porte atteinte à leur
représentation de l'ordre des choses. Ils disent parler du
monde tel qu'il est. En vérité, ils parlent du monde
tel qu'ils voudraient qu'il soit13. Rappeler que le sexe inter-espèce
existe, sans ajouter aussitôt qu'il est un scandale (indépendamment
de ses conséquences), dérange au plus au point tout
ceux pour qui la frontière entre « l'homme »
et « la nature » constitue un axe majeur d'interprétation
de la réalité. Et cela vaut autant pour ceux qui tiennent
à cette ligne de démarcation au nom de la dignité
de l'homme que pour ceux qui y tiennent au nom d'une divinisation
de la nature et d'une diabolisation de l'humain.
Lyncher pour ne pas être lynché
Remake
En avril 2002 une personne a posté sur la liste de discussion
francophone Vegetarien l'article de Singer. Aucun membre de la liste
n'avait alors lu les réactions présentes sur le site
de Nerve. Et pourtant, il s'est reproduit en miniature ce qui avait
déjà eu lieu sur ce site. Quelques personnes ont discuté
du fond avec des opinions contradictoires ; plusieurs ont fui le
débat sur le thème « c'est dégoûtant
je ne veux pas en entendre parler ». Le phénomène
frappant est que le petit groupe de participants qui soutenait que
« Heavy Petting » n'avait rien de scandaleux a fait
l'objet de la part d'un autre groupe d'accusations aussi insensées
que celles que Singer avait reçues lui-même : soupçonnés
d'approuver voire d'apprécier le défonçage
des cloaques ou anus de poules et hamsters, de se délecter
de sites pornographiques zoophiles, accusés de pédophilie
pour faire bonne mesure, ainsi que d'avoir pour mobile inconscient
le développement d'un libéralisme économique
effréné, et catalogués parmi les nuisibles
pour la cause animale dont il importait de se démarquer.
Sous une forme modérée, c'est ce dernier sentiment
qu'exprimait une intervenante, en écrivant :
Ce n'est pas avec ce genre de texte de Singer qui circule sur
Internet, que l'on va rallier à notre cause- la libération
des animaux de l'exploitation des humains- un grand nombre de personnes.
Présentement, Singer, par certaines de ses déclarations,
nuit à cette cause...
et de façon moins modérée, un autre intervenant
:
Les casseroles que vous14 traînez depuis des années
avec vos réflexions, ce sont bien des trucs de ce style.
Ces débats ne sont pas nouveaux et ont fait la joie de personnes
comme Ariès15. Le végétarisme et la cause animale
vous en remercient ! D'ailleurs à noter que d'après
ce qui a été dit sur Ethiquanimal16 à la sortie
du bouquin d'Ariès, ce monsieur dit ne pas être opposé
au veganisme s'il ne s'agissait que de cela. S'il n'y avait peut-être
pas autant de casseroles de votre part, il n'aurait peut-être
pas écrit ce bouquin (supposition bien sûr). Vous vous
êtes peut-être un peu emportés la semaine dernière,
maintenant vous avez peut-être la « gueule de bois »
en vous appercevant que vous vous êtes un peu trop lâchés.
Vous vous démerdez maintenant. Pour ma part, je ne me revendiquerai
jamais « antispéciste ».
Sous la hargne, la peur
Pourquoi ces réactions d'une hostilité démesurée
et tellement hors de propos par rapport à ce qu'ont réellement
écrit les personnes à qui elles s'adressent ? Une
interprétation plausible est qu'elles traduisent la peur,
une façon inacceptable de traiter une peur qui a des raisons
d'être réelle. Les défenseurs des animaux, les
végétariens, les antispécistes se heurtent
en permanence à un effort de la majorité de la société
pour les marginaliser, au moins par le ridicule, souvent par des
accusations plus graves de manquement à leur devoir de solidarité
envers les humains, voire de complicité avec les idéologies
humanicides.
Face à cela, chacun se défend comme il peut. Une
des défenses qui se met en place à notre insu consiste
à tenter, parce que nous sommes déviants sur le chapitre
des animaux, de nous racheter en nous montrant le plus conformistes
possible, le plus « socialement normaux » possible sur
tous les sujets sensibles. Peu sont prêts à prendre
le risque d'aborder de tels sujets et peu sont prêts à
accepter que d'autres animalistes prennent l'initiative d'en parler.
Et quand cela se produit, beaucoup ne voient pas d'autre planche
de salut que de s'en distancer de la façon la plus spectaculaire.
Non pas de façon rationnelle en faisant savoir, le cas échéant,
qu'ils ont sur tel thème un point de vue différent
du leur et en expliquant pourquoi. Car ce qui les met en colère
n'est pas une divergence d'opinion, mais le fait qu'ils ressentent
la prise de parole de quelqu'un de leur « camp » sur
un sujet délicat comme un acte intolérable en cela
qu'il compromet leurs propres efforts pour se gagner une respectabilité
sociale. « La faute d'un chrétien retombe sur lui,
la faute d'un Juif retombe sur tous les Juifs » écrivait
Anne Franck dans son Journal17. De même, la faute d'un animaliste
retombe sur tous les animalistes. C'est vrai en apparence : que
Brigitte Bardot déclare son soutien à Le Pen et c'est
toute la défense animale qui est éclaboussée.
C'est la peur qui suscite chez le mouvement de libération
animale l'envie de faire taire Singer, de le déconsidérer,
de le mettre à l'écart. C'est la peur qui produit
le réflexe exorbitant de reprocher à un philosophe
de s'exprimer en son nom sur des thèmes tels que la bestialité,
l'euthanasie ou l'avortement, dès lors qu'il ne s'en tient
pas à une prose floue et consensuelle. Parce que la zoophilie
est un domaine où la réprobation sociale est demeurée
puissante, la raison a cédé la place à la panique.
Les animalistes ont été incapables de lire et de comprendre
le texte de Singer parce qu'ils étaient aveuglés par
l'angoisse qui les habite : celle d'être des objets de mépris.
« Heavy Petting » a été le catalyseur
qui leur a permis de parler d'une menace qu'ils sentent peser sur
eux, parce que tout à coup il a semblé possible d'exorciser
le danger en désignant un responsable. La seule chose qu'ils
ont retenue est : « À cause de Singer, nous allons
tous passer pour des zoophiles ». Sauf si... sauf si on se
met du côté de ceux qui dénoncent ! Au point
de mettre une double dose de conformisme. Au point d'aller dire
que ce sont les mauvais animalistes qui sont responsables des insanités
écrites par un Paul Ariès. Au point de les traiter
de pédophiles et de pornographes. C'est le seul moyen qu'ils
ont trouvé d'échapper au lynchage social dont ils
risquent d'être les victimes. Ils lynchent pour ne pas être
lynchés.
Le mensonge : pour protéger qui ?
Sur le site de Nerve comme sur la liste Végétarien,
les opposants à Singer ont commencé par des propos
empreints d'une rage viscérale. Puis, parce que quelques-uns
faisaient barrage, certains ont adopté une position de repli.
Faute de pouvoir démontrer que Singer avait assurément
tort, ou qu'il était réellement coupable de ce dont
ils l'avaient accusé, ils se sont mis à broder sur
le thème « toute vérité n'est pas bonne
à dire ». Il faudrait clamer que la bestialité
est toujours nocive pour les animaux, même s'il est possible
qu'il existe des exceptions. Il faudrait cacher nos doutes à
la fois pour éviter de fournir une excuse fallacieuse aux
authentiques abuseurs d'animaux, et pour ne pas affaiblir l'ardeur
mise à les combattre chez les animalistes.
En apparence, il s'agit d'un plaidoyer pour la duplicité
: nous, qui sommes assez intelligents pour comprendre, devons mentir
à ceux qui sont moins éclairés pour les guider
vers le droit chemin. Ça ne tient pas debout. Qui sont donc
les imbéciles qui ne voient pas la différence entre
laisser un chat se frotter sur un bras et pénétrer
de force une poule ou une chèvre ?
La bestialité se pratique en privé si bien qu'une
interdiction légale ne peut suffire à l'empêcher
; elle se pratique alors que le tabou à son encontre existe
depuis des siècles. Les abus ne disparaîtront que si
leurs auteurs ou leurs proches sont persuadés que les animaux
comptent et qu'on leur cause un tort en les utilisant comme objets
sexuels. Cela facilitera-t-il la compréhension de leur part
d'assimiler à un viol le fait d'accepter qu'un chien leur
lèche spontanément les organes génitaux ?
Mais le plaidoyer pour le mensonge paternaliste prend aussi une
autre figure : il faudrait éviter de dire les choses telles
qu'on les pense pour pouvoir être compris du « public
». En ne se pliant pas à cette règle, Singer
aurait discrédité le mouvement animaliste. Voici une
version de cette thèse (exprimée sur un ton plus calme
que la moyenne) trouvée sur le site de Nerve. Son auteur
s'adresse à Singer :
Le succès de la libération animale ne dépend
pas seulement de l'idéologie, des arguments juridiques, et
du raisonnement philosophique mais aussi, et peut-être de
façon plus importante, des stratégies sophistiquées
qui permettront à la majorité d'entendre le message,
d'accepter le message, et d'agir selon le message. « Heavy
Petting » /.../ servira à marginaliser encore le mouvement
pour les droits des animaux et par conséquent à lui
faire du tort. La conséquence en sera de nous enfoncer plus
profond dans le puits des préjugés, ce trou infernal
du ridicule qui reste notre plus grand obstacle et ennemi. /.../
beaucoup étudieront chacune de vos paroles non pas pour mieux
fonder leurs arguments en faveur des droits des animaux, mais plutôt
pour découvrir de nouvelles manières de discréditer
nos efforts. On leur a fourni de nouvelles munitions et de nouvelles
accusations pour alimenter leur argumentation sur l'absurdité
de nos convictions. « Heavy Petting » sera utilisé
contre nous. N'en doutez pas. Je ne pense pas que telle était
votre intention. Je pense plutôt que ceux d'entre nous qui
passent beaucoup de temps à penser /.../ s'égarent
parfois et oublient que toute pensée n'a pas besoin d'être
exprimée même s'il se trouve quelqu'un pour l'imprimer.
Ce raisonnement fait référence à un fait réel
(la volonté de marginaliser le mouvement pour les animaux).
L'explication proposée est contestable : ce n'est pas parce
que les animalistes tiennent des propos inintelligibles ou inadaptés
qu'ils sont victimes des préjugés. Si la réflexion
avait pris le pas sur la peur d'être un objet de ridicule
et de honte, on aurait compris que le « public » n'est
pas plus stupide que les tenants de la libération animale.
Le public sait lire, et ne lit nulle part dans « Heavy Petting
» que l'auteur préconise d'abuser sexuellement les
animaux. Le public est par ailleurs très capable de comprendre
que les antispécistes, tout comme les socialistes ou les
athées, ne sont pas un groupe de clones mentaux et que les
écrits de l'un d'eux n'engagent pas tous les autres.
Ceux qui plaident pour la duplicité se trompent sur leurs
propres mobiles. Ils ne tiennent pas à mentir ou à
taire leurs doutes pour protéger les animaux des faibles
d'esprit. Ils tiennent à mentir pour se protéger eux,
pour se protéger du mépris que manifeste le «
public » envers eux. Non seulement ils se cachent le but qu'ils
poursuivent, mais ils emploient les mauvais moyens pour l'atteindre
car...
...pour les antisémites, il n'y a pas de bons Juifs
Il est exact que les défenseurs de l'ordre spéciste
vont se servir de Singer pour accuser les tenants de la libération
animale d'être des abuseurs d'animaux, ou des crypto-nazis,
ou de n'importe quoi d'autre. Mais est-ce à cause de Singer
qu'ils le font ?
Est-ce à cause de Singer que Paul Ariès - comme le
suggérait un intervenant de la liste Végétarien
- s'est mis à vomir sur les tenants de la libération
animale, alors qu'au départ il n'aurait eu aucune hostilité
envers les vegans ? En fait, Ariès n'a pas attendu la parution
de « Heavy Petting » (2001) pour faire le lien entre
antispécisme et zoophilie. Dès 1997 (dans Le retour
du Diable) il faisait le rapprochement entre les satanistes qui
s'accouplent avec les animaux et les antispécistes (car les
uns comme les autres ne respectent pas la frontière sacrée
entre humains et animaux).
Est-ce à cause de Singer que nous nous faisons traiter de
nazis ? A-t-on eu besoin de lui, ou de Brigitte Bardot, pour nous
servir jusqu'à plus soif que « Hitler était
végétarien », en oubliant qu'il mangeait de
la viande et que dès 1933 il avait interdit toutes les associations
végétariennes sur le territoire allemand ?
Est-ce à cause de Singer que le premier quidam venu, qui
ne connaît ni le nom ni les uvres de cet auteur, nous
lance à la figure que nous sommes une secte ou des affameurs
du tiers monde ?
Certes, le premier quidam venu, s'il entend dire que Singer défend
la zoophilie ou qu'il a des penchants nazis va s'empresser de le
répéter, et être trop heureux de le croire.
Comme il va s'empresser de répéter toute « information
» négative concernant les défenseurs des animaux.
Pas parce qu'il est idiot, pas parce qu'il a été vérifier
les sources et qu'il a trouvé des propos ambigus ou inintelligibles
pour ses capacités intellectuelles limitées. Parce
que la mauvaise foi est son mécanisme de défense,
sa façon à lui de lyncher pour écarter ce qui
le dérange. Tant qu'il réussit à focaliser
l'attention des autres et la sienne sur les tares supposées
de ceux qui mettent en cause son comportement, il évite la
discussion sur le fond et il évite de regarder en face les
conséquences de ses actes.
Il est consternant de voir avec quel aveuglement les tenants de
la libération animale se précipitent dans le piège,
avec quelle énergie ils aident à le perfectionner
en criant plus fort que les spécistes que Singer est un nazi
zoophile. Tout ça parce qu'ils espèrent sauver de
la sorte leur respectabilité et accroître leur audience.
Le calcul est tout faux.
Il est vrai qu'en terre antisémite la faute d'un Juif retombe
sur tous les Juifs. Mais on ne doit pas oublier qu'en terre antisémite,
la principale faute d'un Juif c'est d'être Juif ; il n'échappe
pas au mépris en jouant au bon Juif assimilé qui crache
plus fort que les chrétiens ou les musulmans sur les autres
Juifs. Ce n'est pas à cause des méfaits commis par
les Juifs qu'on les persécute, c'est parce qu'on les persécute
qu'on leur impute des méfaits.
L'hostilité envers les défenseurs des animaux est
le symptôme d'une mauvaise conscience refoulée. Le
« public » leur en veut de lui rappeler une chose qu'au
fond il sait très bien et qu'il aimerait se cacher : qu'il
est la cause directe de la souffrance et de la mort d'êtres
aussi sensibles que lui, aussi désireux que lui d'avoir une
vie heureuse. En disant cette vérité, on s'expose
forcément à la calomnie parce que c'est la réaction
première de défense de celui qui ne veut pas reconnaître
ses torts. Il faut être bien naïf pour croire qu'on peut
y échapper en crucifiant Singer. Si un bon militant animaliste
est celui qui ne froisse pas le public, alors c'est celui qui sur
l'essentiel se tait. Pour les spécistes, un bon antispéciste
est celui qui abonde dans leur sens, c'est à dire celui qui
n'en est pas un.
Arrêter de mentir et de se mentir
Parce que le sexe avec les animaux est un sujet tabou, les réactions
à « Heavy Petting » ont atteint un paroxysme
de virulence et de bêtise. Mais au-delà de cette question
particulière, elles sont symptomatiques d'un malaise latent
dans le mouvement pour les animaux, qui est tout autant responsable
de sa faiblesse que les ennemis qui le menacent de l'extérieur.
Le malaise tient à la peur d'affronter les autres et aussi
à la peur de reconnaître ses propres incertitudes face
aux choix difficiles.
C'est la peur d'affronter les autres qui conduit à biaiser
en dissimulant son engagement pour les animaux en lutte pour la
santé humaine, ou pour le tiers-monde, ou pour l'environnement,
ou contre les « lobbies » (de la viande, de l'industrie
pharmaceutique...). Stratégie qui certes ne froisse pas le
public mais qui renforce l'idée qu'une cause ne vaut la peine
qu'on la soutienne que si elle sert des intérêts humains.
La peur n'est pas l'apanage des tièdes et des réformistes.
Elle alimente aussi un radicalisme conformiste qui se présente
comme étant sans concession quand il s'agit de défendre
les animaux, mais qui le fait en niant l'existence de dilemmes tragiques,
donc en s'épargnant d'avoir à penser en défaveur
de qui il faut trancher. C'est le courant aux multiples visages
du « tout va dans le même sens » (non à
la vivisection qui torture des animaux pour produire des médicaments
inefficaces ou nocifs ; non à la viande, cause du martyre
animal, et véritable poison pour l'organisme humain ; vive
la réintroduction du loup dans son intérêt et
celui de ses proies car les prédateurs abrègent les
souffrances des individus les plus faibles et sauvent leurs victimes
des misères de la surpopulation...). Ou encore le courant
voisin des détecteurs de la cause unique de tous les maux
qui une fois extirpée ouvrira la porte du paradis pour tous
(le capitalisme, le machisme, les politiciens véreux, les
media qui nous cachent tout... ou tout autre complot de méchants
pleins de pouvoir qui veulent du mal au gentil peuple des innocents).
De même, la faveur dont jouit l'approche par les droits relativement
à l'approche utilitariste chez des militants qui n'ont pas
creusé la nature de ces deux philosophies tient pour beaucoup,
je crois, à ce qu'ils ont l'illusion qu'en adoptant l'approche
par les droits on évite de prendre position sur des situations
où les intérêts majeurs des uns ne peuvent être
satisfaits qu'en sacrifiant les intérêts majeurs des
autres.
Si nous apprenons à reconnaître ces peurs pour ce
qu'elles sont, le mouvement pour les animaux sera plus serein et
plus efficace.
Pour faire reculer le spécisme, il faut dire les choses
telles que nous les pensons au lieu de nous contorsionner pour nous
adapter à ce que le public voudrait entendre. Nous n'éviterons
pas un certain nombre de réactions désagréables.
Mais la cause n'est pas perdue pour autant. Ce que nous avons été
capables de comprendre et qui nous a conduits à cesser des
pratiques meurtrières, d'autres peuvent le comprendre aussi.
Encore faut-il s'adresser à eux avec franchise, leur parler
en égaux, et non comme à des gens irrémédiablement
stupides ou vicieux.
Il faut avoir le courage de dire au public certaines vérités
dérangeantes, mais aussi celui de ne pas nous en cacher d'autres
à nous-mêmes. Nous n'avons pas toutes les connaissances
nécessaires pour juger du choix juste en toutes circonstances,
parce que nous manquons d'informations sur les faits, et parce que
nous ne disposons pas d'une théorie incontestable pour nous
guider face aux dilemmes tragiques. Mais reconnaître que les
dilemmes existent et que nous n'avons pas tous les outils pour les
traiter est la condition minimale pour espérer progresser
en ce domaine. Ne serait-ce que parce que cela montre combien la
recherche et la réflexion sont nécessaires. La recherche
suppose que des personnes puissent émettre des hypothèses
différentes sur des faits imparfaitement connus, et présenter
des options différentes sur les critères à
appliquer pour agir de façon morale. Qu'elles puissent le
faire sans être prises à parti par la meute de ceux
qui imaginent que c'est en crachant sur elles qu'ils peuvent sauver
leur respectabilité.
Le mouvement animaliste sera plus fort s'il se débarrasse
de la politique du mensonge et de la police de la pensée.
Notes :
1. Jusqu'à il y a peu, l'ensemble du courrier
des lecteurs était en consultation libre sur http://www.nerve.com/Opinions/Singe....
Sauf indication contraire, toutes les citations incluses dans cet
article proviennent des commentaires qu'on pouvait lire de cette
manière sur le site de Nerve. Les textes de Regan et Francione
que nous évoquerons plus bas étaient également
disponibles à cette adresse. Désormais, il est nécessaire
de payer pour pouvoir y accéder.
2. ASAIRS : The Animal Sexual Abuse Information
and Resource Site.
3. NEAVS : The New England Anti-Vivisection Society.
4. PETA : People for the Ethical Treatment of Animals.
5. Les propositions de Regan en la matière
mériteraient une discussion approfondie, mais cela nous éloignerait
par trop du sujet qui nous occupe ici.
6. Cette lettre que Francione signe en mentionnant
tous ses titres universitaires se trouve intégralement sur
le site de Nerve, mais rien ne permet d'en préciser la date.
7. Je suppose que Francione fait référence
ici au fait qu'en septembre 2000 PETA a mis un terme (après
onze mois) à son ordre de boycott de la chaîne de restaurants
Mac Donald, après avoir obtenu de celle-ci des engagements
concernant les conditions d'abattage des animaux utilisés,
ainsi que quelques exigences sur les conditions d'élevage
des volailles chez leurs fournisseurs (cf. http://www.shameway.com/corresp.html).
8. Mail privé de Peter Singer à Estiva
Reus du 24 juillet 2002. Les italiques ont été ajoutées
par E.R.
9. Il est possible que la grande majorité
des rapports où il y a pénétration d'un animal
par un humain causent un tort à l'animal, même lorsque
l'homme ne cherche pas délibérément à
blesser ou à faire souffrir, même lorsque ces relations
ont lieu avec un animal familier avec lequel existent par ailleurs
des liens d'affection réciproque. Non seulement à
cause des problèmes de santé qui risquent d'en découler,
y compris lorsque les rapports ont lieu entre individus de tailles
compatibles (vaginite, infection du vagin, infection des voies urinaires...),
mais parce qu'en dehors des périodes de chaleurs les femelles
ne désirent probablement pas s'accoupler. J'avoue ne pas
disposer d'informations suffisantes pour me prononcer avec certitude
sur ce point.
10. Le débat se situe ici sur le plan moral
et non sur le plan légal. Il est fréquent que la loi
sanctionne des classes de comportements bien qu'ils ne soient pas
toujours nocifs ou répréhensibles, parce qu'en pratique
il est difficile d'ajuster les textes ou l'intervention de la force
publique au cas par cas. De ce fait, on en vient à interdire
des catégories d'actes simplement parce qu'on estime que
dans beaucoup de cas (mais pas tous) ils ont, ou risquent d'avoir,
des conséquences négatives, et que dans beaucoup de
cas (mais pas tous) l'interdiction donne de meilleurs résultats
que la liberté. Par exemple, il est interdit de servir des
boissons alcoolisées aux mineurs dans les cafés, bien
que la consommation occasionnelle d'une bière par un adolescent
puisse lui procurer un plaisir sans être ni une faute morale
ni un acte dangereux pour sa santé.
En l'occurrence, la controverse ne se situe pas
sur le terrain juridique. Les adversaires de Singer ne sont pas
en train de dire que, pour des raisons pratiques, il est préférable
que la loi interdise la zoophilie, quand bien même il y aurait
des situations où elle ne nuit à personne. Ils affirment
que dans tous les cas, les humains qui ont des relations sexuelles
avec des non-humains se comportent de façon immorale, que
dans tous les cas, ils agissent mal envers les animaux.
11. Le thème du naturalisme et de ses rapports
avec l'humanisme a été analysé dans divers
articles des Cahiers antispécistes. On peut également
consulter à ce sujet deux textes d'Yves Bonnardel :
- « Contre l'apartheid des espèces
», dans Espèces et éthique, ouvrage collectif,
éditions tahin-party, 2001.
- La préface de Luc Ferry ou le rétablissement
de l'ordre, ouvrage collectif, éditions tahin-party, 2002.
12. Par exemple l'adoption de jeunes appartenant
à une autre espèce.
13. Voir à ce propos l'analyse de David Olivier
dans « Dégénérescence quand tu nous tiens...
», Cahiers antispécistes n°14, décembre
1996.
14. Le « vous » désigne les personnes
qui ont refusé de se prononcer contre « Heavy Petting
» sur la liste Végétarien et que l'auteur de
ce mail assimile aux antispécistes.
15. Référence à l'ouvrage de
Paul Ariès Libération animale ou nouveaux terroristes
? , ed. Golias, 2000 (cf. la note de lecture de David Olivier parue
dans le numéro 19 des Cahiers antispécistes). L'auteur
du message dont la citation est extraite réagit à
un autre message où on lui fait remarquer la proximité
entre ses calomnies et la prose de Paul Ariès ; dans sa réponse
il précise n'avoir pas lu le livre de ce dernier.
16. Nom d'une liste de discussion sur internet.
17. Citation peu fiable, de mémoire, d'un
livre que j'ai lu étant adolescente.
|